Comment ça marche.


On dit : «comment ça marche», et on attend de comprendre...

Trois mots qui appellent une réponse certaine, et on pense qu'effectivement ça va marcher, qu'une réponse va venir, qui va combler le vide induit par la question...


Bon si on s'en tient à la question, il y a le mot 'marche', du verbe 'marcher'. Qu'est-ce qu'il désigne ?


Le fait qu'une chose fonctionne, agisse d'une certaine façon, on recherche une certaine cohésion dans la réponse, un enchaînement logique de faits concrets, tangibles. Au besoin, on réclamera des précisions pour mieux se faire une idée du phénomène en question.


Et pourtant ce verbe marcher qu'on utilise tellement pour améliorer notre compréhension du monde , ce mot si pratique, qu'on pourrait croire étudié pour, bref, ce mot, à force de l'entendre, de l'utiliser, voilà bien qu'un beau jour de printemps je me suis mis à le voir d'une autre façon : une façon qui me faisait me dire en mon for intérieur : «allez, ça suffit, toi et tes trouvailles...», mais non, rien ne m'arrêta et je me vis face à un terrible doute, qui allait grandissant. Une vaste méprise aurait-elle pu naître dans un passé dont on ne sait presque plus rien, sauf quelques traces poussiéreuses d'un autre âge, des écrits en laquage passé de mode...


Tout absorbé par mes pensées, je me plongeai dans l'étude de ce fait litigieux, s'il en est.


En voici les grandes lignes.


Le sens le plus courant du verbe marcher, dans notre belle langue française est le fait d'aller à pied, de se déplacer naturellement, sans artifice, on lève un pied, la jambe avance en l'air, l'équilibre du corps se déplace vers l'avant, amenant l'autre pied à basculer pendant que le premier reprend contact avec le sol, relançant ainsi le déséquilibre vers l'avant, et ainsi de suite. L'ensemble de ces gestes, soigneusement appris au cours de notre première année, constitue le meilleur moyen des déplacer d'un endroit à un autre pour toutes les raisons du monde.


En français, on dit donc : «marcher». En anglais»to walk».


Le latin : «ambulare» ne nous a laissé qu'une maigre trace avec notre «déambuler», mais également «ambulance», qui désignait, bien avant l'automobile, le messager pédestre des armées. Marchand ambulant fut un terme de notre langue, et un métier .


Mais le plus souvent on dit marcher.


Pour les mains, on sait dire manier, on embrasse encore grâce à nos bras, mais nos jambes, elles, ne jambulent pas, ni ne iambulent, ni n'ambulent : elles marchent. Oui.


Depuis quand ?


Depuis que des martiens en ont ainsi décidé !


Des martiens, j'exagère : des études récente ont prouvé qu'ils n'existaient pas. D'ailleurs c'est nous, terriens qui avons bel et bien nommé Mars une planète, et un mois de l'année, et aussi un jour de la semaine, et pour quelle raison, s'il vous plaît ?


En l'honneur du Dieu de la guerre : Mars.


Celui que les latins priaient avant la bataille pour obtenir la victoire. Les armées, réunies sur le champ 'de Mars', recevaient les exhortations des imperators, puis partaient à pieds, au pas des armées, vers l'ennemi...


En italien, on dit camminare, qui a son corollaire français dans certaines campagnes anciennes : cheminer. L'italien dit encore andare, mais lorsqu'il s'ait de militaires, il dit 'marcciare' : marcher.


Ah tiens ! L'héritier direct du latin impérial distingue plusieurs façons de marcher.


Nous non. Je m'interroge alors un peu plus sur cette curieuse façon que nous avons, nous les français, de nous déplacer sans pourtant réfléchir au sens de la marche...


L'ennemi, il faut le dire, était quelquefois loin et il fallait aller, pour le trouver, aux confins d'un royaume, confins qu'on prit l'habitude de nommer : «Marches».

Les marches étaient aux Marquis ce que les Contés étaient aux Contes ou les Duchés aux Ducs. Mais dans une Marche, il n'y avait pas les mêmes modes de fonctionnement que dans les autres régions : dans une marche, l'armée du roy avait un droit de réquisition permanent. Les récoltes, les biens, les gens, tout ce qui pouvait servir à l'armée en guerre...


Le roy avait avantage à entretenir des armées sur le pied de guerre dans les Marches, car c'était là que l'ennemi pouvait menacer sa couronne. Aussi, pour la bonne marche des conflits, il enjoignait ses généraux, dans la plupart des cas, donc généralement, à rassembler leurs armées là où ils se trouvaient, à les préparer et, ceci fait, à les faire partir dans les Marches.


L'armée partait alors en Marche, bien évidemment à pied, une, deux, une, deux. On leur disait : «en avant : Marche ! » et tous, au pas, sans plus réfléchir, ils marchaient.

Tous.


Bon presque tous, je ne sais pas exactement le nombre, mais ceux qui gagnèrent furent les plus nombreux, donc ils étaient certainement nombreux à obéir, et que pour les y aider on leur faisait de la musique. Militaire, la musique, d'ailleurs on disait là aussi : marche.


Et plus ils étaient à marcher dans cette histoire, plus ils avaient le sentiment d'exister pour l'histoire, jusqu'à y entrer baïonnette au fusil. A ce stade de l'héroïsme, on ne discute pas le vocabulaire : alors ils ne déambulaient pas plus qu'ils ne cheminaient : ils marchaient. Ils ne marchandaient pas non plus la gloire : ils la désiraient au point d'en arriver à confondre le fait de se déplacer avec celui de faire la guerre.


En France.


L'esprit français est simple : il se contente de ce qu'on lui fait croire, même pour le faire marcher. Et ça marche, l'histoire l'a bien prouvé. Napoléon faisait beaucoup marcher son monde : jusqu'à 18 heures par jour pendant la campagne de Russie.


Et ils marchaient, marchaient, toujours à la solde d'un état en guerre, toujours guettant le moment de la solde, ceux qu'on nommait les soldats. C'était simple : «tu es soldat, alors tu marches. » En fait il n'est pas soldat, mais soldé, c'est un homme soldé, bradé, et il ne chemine pas, ah non alors : il marche.


Comment ça marche ?


Comme ça !


Montpellier Juillet 2000